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Livre. Décryptage des années Yves Saint Laurent chez Christian Dior

Article rédigé par Corinne Jeammet
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
A l'heure où Dior défile en haute couture, les éditions Assouline publient une anthologie consacrée aux 7 créateurs qui s'y sont succédés pour les 70 ans de la maison. Après "Dior par Christian Dior", voici "Yves Saint Laurent", le livre consacré au successeur du fondateur. Retour en images sur son travail, ses inspirations et ses influences à travers l'analyse de ses créations. Bluffant !

Dior

Éléphant blanc. Avec ses lettres de néon immaculé scintillant sur la façade, ce cabaret fait encore partie, dans les années 1950, des rendez-vous nocturnes de la rive gauche, au même titre que La Rose rouge ou La Fontaine des Quatre-Saisons. Criblée de perles de rocailles argentées, de strass blancs posés sur un tulle de fils blancs par le brodeur René Bégué, la robe ravive l’esprit des Années folles, l’esprit affranchi de la garçonne dansant le charleston. Elle révèle l’attrait d’Yves Saint Laurent pour les nuits étoilées : enfant, il avait déjà inventé à l’école un certain "gris d’argent" qui valut à son dessin d’être remarqué par Albert Mulphin, professeur à l’école des Beaux-Arts d’Oran, que fréquentait le jeune élève tous les jeudis après-midi. Il avait en effet mis de la poudre d’argent dans sa gouache, ce qui dénotait une finesse, une recherche, une élégance. Éléphant blanc annonce déjà les sweaters brodés et les cardigans du soir qu’Yves Saint Laurent présentera dans les années 1970. 
	 
 (Collection Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent, Paris. @ Laziz Hamani)
Aurore. Dans le programme de la collection Trapèze, il est fait allusion à "l’évocation mystérieuse des fêtes de Versailles". Avec cette robe bustier de faille bouffante, précieuse, "enrubannée", Yves Saint Laurent célèbre Pietro Longhi, peintre du Ridotto – ce lieu de divertissement cher aux Vénitiens. De la Galerie des Glaces au Grand Canal, le jeune couturier promène son regard espiègle sur le XVIIIe siècle qu’il ne cessera de mettre en scène dans ses collections. 
 (Collection Dior Héritage, Paris @ Laziz Hamani)
Bonne conduite. Un col Claudine, une robe blouse au dos "vague" : avec ce modèle réalisé sur le mannequin Svetlana Lloyd, Yves Saint Laurent révèle non seulement une ligne – celle de la collection Trapèze – mais aussi une attitude : "Ce vêtement s’inscrit dans toutes les circonstances de la journée", annonce le programme. Au même titre que les "manteaux d’enfants à cols ronds" ou le tailleur Dame Tartine, la robe Bonne Conduite se réfère à l’enfance, aux beaux quartiers et aux personnages de la comtesse de Ségur – à laquelle il est notamment fait référence à travers les robes "en linon d’église" ou en organdi. D’emblée, Yves Saint Laurent prend le contre-pied de la femme fatale des années 1950 pour recomposer un vestiaire où la fausse ingénue élimine la séduction obligatoire et imposée. Une transition déjà esquissée par Christian Dior avec ses manteaux capes et ses bustes à carrure arrondie de l’hiver 1956-1957.
 (Collection Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent, Paris @ Llaziz Hamani )
Armide. Nièce d’Hidraot et magicienne musulmane de La Jérusalem délivrée du poète italien Le Tasse, Armide est la séductrice née : celle qui, résolue à combattre son ennemi, le croisé Renaud, tombe amoureuse de lui et cède, victime de son indifférence. Elle ordonne à ses démons de détruire son palais enchanté. Rebrodée de paillettes argent par René Bégué, cette robe porte en elle la lumière et l’ombre : elle rayonne mais en même temps est entravée aux genoux. Yves Saint Laurent est déchiré entre deux mondes, celui de sa jeunesse insouciante à Oran et celui de ses responsabilités nouvelles à Paris, alors que la peur grandit autour de lui. La possibilité d’une sécession évoquée par Charles de Gaulle dans son discours de 1959 inquiète les Français d’Algérie, telle la famille Mathieu-Saint-Laurent. Le jeune homme, réformé, est décrié par une partie de l’opinion, jugeant les "planqués", dont fait partie ce jeune bourgeois.
 (Collection Dior Héritage, Paris. @ Laziz Hamani)
Cascade. Cette robe est un ruissellement maîtrisé de franges de perles, brodées sur huit étages de tulle rose sorbet. Yves Saint Laurent, qui parle dans le programme de cette collection automne-hiver 1959 de "liberté absolue" fait référence aux années 1920, à la décennie du Boeuf sur le toit qu’il n’a pas connue mais dont Christian Dior fut l’un des protagonistes. Ce Paris des avant-gardes, Yves Saint Laurent en ressuscite l’esprit. Dès cette époque, il va rechercher d’autres inspirations du côté de Hollywood et de ses divines, à commencer par Marlene Dietrich et ses fameuses robes "nues" réalisées par Jean-Louis Berthault, costumier de la Columbia. Ce modèle semble fait pour une vedette en tournée. Criblée de paillettes, cette robe participe à une scénographie de l’allure avec ses détails faits pour allonger la silhouette.
 (Collection Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent, Paris @ Llaziz Hamani )
Vie de château. Coulée de velours à la tunique bordée de vison, Vie de château contient déjà toutes les échappées belles du jeune couturier : ces somptueuses incursions au pays des moujiks anoblies par les capes, les manteaux et les couleurs de pierres précieuses de la collection haute couture automne-hiver 1976 – celle dont il dira : "Je ne sais pas si c’est la plus belle, mais c’est ma préférée". Le col dégagé de ce sweater du soir, comme les manches trois quarts, sont pensés pour mettre en valeur les parures joaillières – collier et manchettes.
 (Laziz Hamani)
Nuit de Grenade  En 1960, le modèle fait sensation à Hollywood, où l’actrice Olivia de Havilland surgit dans cette flamboyante corolle rouge et noir avec sa jupe fourreau et sa sur-jupe boule à la longueur plongeante dans le dos. Contrastes de lumière, jeux de diagonales, mouvements bouillonnés : les principes de l’art baroque, chers à Rubens ou au Caravage, se retrouvent dans ce modèle à la fois très Saint Laurent dans son expression et très Dior dans sa facture. Le drapé est soutenu par un corset moulé sur le corps.
 (Collection Dior Héritage @ Laziz Hamani)
Medrano. En donnant à une robe fuchsia le nom d’un cirque, Yves Saint Laurent révèle l’une de ses grandes inspiratrices : Elsa Schiaparelli. Son rose shocking lancé en 1936 sera l’un de ses talismans chromatiques, symbole de fête et de joie, de caprices et d’extravagance – dont Loulou de la Falaise deviendra l’ambassadrice couture. À l’époque, la critique n’est guère enthousiaste. Pourtant, cette robe du soir courte en taffetas sera reprise par Yves Saint Laurent dans ses propres collections, sur le thème de la robe Rock and roll apparue en 1981. 
 (Laziz Hamani)
Yves Saint Laurent trouve dans deux films des années 1950, "L’Équipée sauvage" et "La Fureur de vivre", deux modèles d’identification : Marlon Brando et James Dean. Six mois seulement après que l’appellation "blousons noirs" soit apparue dans un article de France‑Soir évoquant un affrontement entre deux bandes rivales, il présente sa version du vêtement si décrié : une veste cardigan de crocodile bordée de vison noir et portée sur une robe de lainage noir. Ce faisant, il signe son premier manifeste masculin/féminin, qui augure d’autres détournements à venir – du caban au trench-coat, de la saharienne au smoking –, à l’image d’une conviction qu’il ne trahira jamais : "Mon arme est le regard que je porte sur mon époque." 
 (Collection Dior Héritage, Paris. @ Laziz Hamani)
À l'occasion des 70 ans de Christian Dior, Assouline publie sept livres dédiés aux sept couturiers qui ont fait l'histoire de la maison de couture : Christian Dior, Yves Saint Laurent, Marc Bohan, Gianfranco Ferré, John Galliano, Raf Simons et Maria Grazia Chiuri. Les sept volumes sortiront en 2017 et 2018. Le premier consacré à Christian Dior présentait les créations haute couture les plus importantes du couturier. Pour le second ouvrage, l’écrivain et journaliste Laurence Benaïm revient sur le parcours de Yves Saint Laurent et les six collections qu’il y a dessinées. 
 (Editions Assouline)

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