"On m'a dit que j'étais un traître" : ces athlètes russes ont changé de nationalité pour participer aux JO de Paris
Ils s'appellent Mikhail Yakovlev, Anastasiia Kirpichnikova, Georgii Tibilov... Ces sportifs nés en Russie pourront participer à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris, vendredi 26 juillet, malgré l'interdiction pour les athlètes russes évoluant sous bannière neutre de parader sur la Seine. Une erreur ? Pas vraiment. Ils ont tous changé de nationalité depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, afin d'échapper aux sanctions internationales qui touchent le sport russe.
Anastasiia Kirpichnikova a choisi la France, sa "deuxième maison", où elle vit depuis 2019. La nageuse, qui visera une médaille sur 400 m, 800 m et 1 500 m dans les bassins de La Défense Arena, a été naturalisée française par un décret publié au Journal officiel le 21 avril 2023. Sa naturalisation a été entérinée par le Comité international olympique (CIO) presque un an plus tard, le 19 mars 2024.
Anastasiia Kirpichnikova a commencé à nager à 7 ans à Asbest, une petite ville de l'Oural, où elle est née. Désormais âgée de 23 ans, elle a débuté sa carrière sous les couleurs russes, avec qui elle a décroché trois titres aux championnats d'Europe de Kazan en Russie (sur 400 m, 800 m et 1 500 m nage libre) et une médaille d'argent sur 800 m aux Mondiaux d'Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en 2021.
"Je m'entraînais sans savoir si je pourrais nager"
Mais la guerre en Ukraine et l'exclusion des athlètes russes et biélorusses des compétitions internationales ont tout bouleversé. Anastasiia Kirpichnikova, qui s'entraîne à Martigues (Bouches-du-Rhône) depuis cinq ans sous les ordres de Philippe Lucas, ancien coach de Laure Manaudou, a été privée de compétition pendant un an et demi. "Mentalement, c'était très dur. Je m'entraînais sans savoir si je pourrais nager en compétition alors que je savais que je pouvais être sur les podiums", se souvient-elle. La nageuse a commencé à envisager une naturalisation dès 2023.
Avec l'aide de la Fédération française de natation (FFN), d'un ami et de la police nationale – son employeur – elle a obtenu un passeport français en quelques mois.
"Le plus difficile a été de réussir le test de français. Mais maintenant je peux concourir pour la France. C'était mon rêve."
Anastasiia Kirpichnikova, nageuseà franceinfo
Sa famille vivant encore en Russie, la sportive reconnaît que ses proches "lui manquent" et préfère botter en touche à l'évocation de la guerre en Ukraine.
"Ils font profil bas pour ne pas être menacés par Moscou"
L'exode des athlètes russes, qui avait débuté depuis quelques années et le bannissement de la Russie des JO de Tokyo (pour des accusations de tricheries et de dopage), s'est accéléré depuis le début de l'invasion de l'Ukraine. En septembre 2023, le ministre des Sports russe, Alexeï Morozov, cité par l'agence russe Tass, avait estimé que 100 athlètes russes, dont 55 pratiquent des disciplines olympiques, avaient changé de nationalité. Un chiffre difficilement vérifiable, puisque si le Comité international olympique (CIO) approuve régulièrement des changements de nationalité, il affirme ne pas détenir de chiffres précis.
La pratique est en tout cas autorisée – selon la règle 41 de la charte olympique, un sportif peut représenter un pays seulement s'il est ressortissant de cette nation – et le CIO approuve au cas par cas ces nationalités. Alors que les athlètes russes ne doivent ni soutenir la guerre en Ukraine ni être en contrat avec l'armée russe pour évoluer sous bannière neutre, les règles sont moins claires pour les transfuges, "qui n'ont pas à se positionner en changeant de nationalité, au contraire des sportifs russes".
"Sans parler de dissidence, le fait de changer de pays est déjà une forme de démonstration d'un désaccord sur l'invasion russe et ses conséquences."
Sylvain Dufraisse, historien du sport à l'université de Nantesà franceinfo
Pour Lukas Aubin, chercheur en géopolitique et spécialiste de la Russie, ces athlètes "ne s'expriment pas d'un point de vue politique et font profil bas afin de ne pas être menacés par le pouvoir russe". Pour évoquer ce phénomène, il parle "d'exode des muscles" à propos d'une "génération d'athlètes sacrifiés sur l'autel de la politique".
"Son arrivée ne s'est pas toujours bien passée"
Valeriia Liubimova et ses parents se sont toujours opposés à la politique de Vladimir Poutine. Alors, lorsque l'armée russe a envahi l'Ukraine, la famille qui était en vacances en Turquie a décidé de ne pas rentrer en Russie et de fuir en Géorgie. Sauf que Valeriia Liubimova, 17 ans à l'époque, était l'un des plus grands espoirs du BMX freestyle et qu'elle préparait les Jeux olympiques. La jeune femme a donc décidé d'envoyer des courriels à plusieurs fédérations, dont la France, pour raconter son histoire et évoquer son souhait de changer de nationalité. "Le 28 mars 2022, on a reçu un message en anglais sur la boîte mail de la Fédération française de cyclisme", raconte Christophe Manin, le directeur technique national à la FFC.
"Elle nous disait dans son mail qu'elle rêvait de concourir avec la France pour les Jeux olympiques."
Christophe Manin, directeur technique national à la Fédération française de cyclisme.à franceinfo
Un peu surpris par la demande, le dirigeant contacte le président de la FFC, l'Agence nationale du sport et le ministère des Sports. "C'était le début de la guerre, la France s'était positionnée contre la Russie, donc il ne fallait pas faire d'impair. Parce que mon patron, in fine, c'est le président Macron", avoue Christophe Manin. Le DTN, qui a finalement eu l'accord de ses supérieurs pour engager une procédure de naturalisation, prend contact avec la jeune Russe. Il multiplie les appels en visio avec Valeriia Liubimova et sa famille, échange sur leur vie, leur "opposition à la guerre" – même s'il admet qu'il était difficile de vérifier leurs dires – et la volonté de Valeriia Liubimova de devenir française.
Après plusieurs mois de négociations, la jeune femme arrive en septembre 2022 avec un visa pour un stage au pôle France, à Montpellier. Elle est finalement naturalisée en juillet 2023, avant d'obtenir l'accord du CIO pour un changement de nationalité en novembre dernier. "Une belle histoire", selon Christophe Manin, mais pas plus.
"Lorsque Valeriia Liubimova s'est rapprochée de nous, l'entraîneur de BMX de l'époque m'a dit qu'elle serait peut-être la meilleure du monde dans trois ou quatre ans. Alors oui, avec Valeriia, on a investi sur l'avenir, mais il n'y a aucun acte politique."
Christophe Manin, directeur technique national de la Fédération française de cyclismeà franceinfo
Entre les critiques venues de Russie et son adaptation en France, les débuts de Valeriia Liubimova n'ont pourtant pas été simples. "D'un côté, les Russes se sont insurgés. De l'autre, son arrivée en équipe de France ne s'est pas toujours bien passée. Il y avait la différence de culture et la concurrence avec les autres athlètes. Elle était la fille à abattre", témoigne Christophe Manin à propos de Valeriia Liubimova, qui sera la remplaçante de Laury Perez en BMX freestyle. Elle ne devrait pas disputer d'épreuve aux JO, sauf si la numéro un française se blesse.
"Je ne suis pas retourné en Russie et je n'y retournerai pas"
France, Serbie, Géorgie, Kazakhstan... La centaine de Russes naturalisés ont principalement opté pour des pays occidentaux ou des pays qui leur sont familiers. Soit parce qu'ils s'y entraînaient déjà comme Anastasiia Kirpichnikova, soit parce que "ces pays possèdent une forte diaspora russe", explique l'historien Sylvain Dufraisse. C'est notamment le cas de la Serbie, qui a accueilli les lutteurs Georgii Tibilov et Alexander Komarov, favoris de leur catégorie en lutte gréco-romaine. Hanna Prakatsen, vice-championne olympique en aviron à Tokyo sous bannière neutre, défend désormais les couleurs de l'Ouzbékistan.
Israël est aussi une terre d'accueil pour ces athlètes : le pays entretient des liens avec la Russie, notamment "par rapport à la question de l'orthodoxie", selon Lukas Aubin. Le cycliste sur piste Mikhail Yakovlev, qui vise deux médailles en keirin et en vitesse individuelle sur le vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines, doit sa naturalisation à sa grand-mère juive, qui vit en Israël.
Quelques mois après le déclenchement de la guerre en Ukraine, le sportif qui représentait la Russie s'est rapproché des autorités israéliennes. "Je suis allé une première fois en Israël en juin pour discuter des détails, du projet, et en revenant à Moscou, j'ai entamé les démarches à l'ambassade. La fédération israélienne m'a aidé et en deux mois, c'était bon", explique Mikhail Yakovlev. Il possède désormais deux passeports : un russe et un israélien.
L'athlète né à Moscou, dont le changement de nationalité a été approuvé en novembre par le CIO, a débarqué dans un pays qu'il ne connaissait pas et a dû apprendre une langue qu'il ne parlait pas.
"Changer de pays, de climat, de préparation, cela n'a pas été facile. Je suis passé de la Russie, où je m'entraînais dans des conditions optimales, à un pays où le cyclisme n'était pas développé. Ici, je m'entraîne seul, mais cela en vaut la peine."
Mikhail Yakovlev, cycliste israélienà franceinfo
Mikhail Yakovlev, qui voulait à tout prix disputer les JO (il ne s'était pas qualifié pour ceux de Tokyo), ne se voyait de toute façon pas rester en Russie. "Je ne suis plus retourné en Russie depuis et je n'y retournerai pas, sauf si le gouvernement change et que la guerre s'arrête", assure Mikhail Yakovlev.
Le 24 février 2022, jour du début de la guerre en Ukraine, il a posté un message contre la guerre sur son compte Instagram. Mikhail Yakovlev a également rendu hommage à Alexeï Navalny, le principal opposant politique de Vladimir Poutine mort en prison, en février. Son positionnement politique et son départ en Israël lui ont valu des critiques. "On m'a dit que j'étais un traître, mais je suis pour la paix, alors qu'est-ce que je pouvais faire à part quitter ce pays ?"
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